le cinéma d’Hervé
Hervé, il va toujours seul au cinéma. Il s’assoit sur un siège sans voisins, quitte à être un peu trop à gauche, ou un peu trop à droite de l’écran. Il aime ça, cette intimité de l’endroit public.
En attendant, dans la queue, il n’a personne à qui parler. Mais ça ne le dérange pas plus que ça. C’est un silencieux, Hervé. Un silencieux qui se nourrit des histoires des autres. Pas besoin de pop-corn pour ça. Mais s’il avait su qu’il y aurait autant de monde, il aurait pris un livre, pour tromper l’attente. Oh et puis non, finalement, il n’y a rien à regretter. L’attente, c’est pas quelque chose qu’il trompe, Hervé, c’est quelque chose qu’il apprivoise, comme un chat chez des amis à qui on rend visite pour la première fois. Devant lui, un jeune couple en train de s’embrasser. Il déteste ça, les couples qui s’embrassent. Enfin, pas en général, pas dans la vraie vie, mais au cinéma. Non, pas au cinéma dans le film, ça il veut bien, ça fait partie du truc, mais dans la salle de cinéma. Ca, ça l’agace. Ca le déconcentre. Il y a des ados derrière lui. Des ados qui font des messe-basse, mais Hervé entend tout. Ils se demandent s’il vont réussir à tromper la caissière et lui faire croire qu’ils ont plus de seize ans pour aller voir le film d’horreur à l’affiche. Hervé sourit dans sa barbe. Lui aussi a été jeune, mais il n’a jamais aimé les films d’horreur.
Hervé jette un coup d’œil à l’écran qui affiche le nombre de places restantes pour sa séance. 67. Il a de la marge. Il trouvera bien un siège isolé. Il met la main dans sa poche pour vérifier qu’il a bien sa carte de réduction. Geste inutile, sa carte de réduction, c’est un peu comme les clés de sa maison, il faut toujours les avoir sur soi, sinon, ça crée des situations embarrassantes. Hervé va au cinéma pour rêver. Pour rougir, pour réfléchir, pour analyser, pour décompresser. La queue avance doucement.
C’est son tour. C’est Séverine à la caisse. Il connaît tout le monde et tout le monde le connaît. C’est qu’Hervé, il fait la queue au moins trois fois par semaine, alors à force… Il sourit, tend sa carte, donne le nom du film, remercie, prend le ticket, se dirige vers la salle.
Hervé, il va toujours seul au cinéma. Il s’assoit sur un siège dans voisins. Cette fois, il n’est ni trop à gauche, ni trop à droite, et même pas trop devant, pense-t-il en s’asseyant.
l’été m’est cher
Festival pirouésien au coeur de l’été.
“Alors vous allez m’écrire un sonnet en alexandrins monorimés avec seulement des rimes féminines, et qui inclue un élément de Pirou (ici, le presbytère). En un quart d’heure, hein, parce que c’est une mise en jambes, on a d’autres choses à faire ensuite…” (O. Salon)
J’ai quitté un pays, retrouvé père et mère
Retour nouveau départ car les deux font la paire
Je ne sais pas rester, pourquoi devrais-je taire
Ce qui éclate en moi, me rend parfois amère ?
Sac au dos livre en main, la déroute m’est chère
J’ai le pouce levé, après tout pourquoi faire ?
Soudain une rumeur, frémissement solaire
Les chemins sont radieux, les questions éphémères
Souvenir silencieux, mes mots comme prière
La nuit est délicieuse, et ces bras qui me serrent
Créent de nouveaux destins, morale élémentaire
Dans cette course folle, à peine pied à terre
Se dissipe le doute, une évidence claire
Je célèbre l’été auprès d’un presbytère.
poème de marche
Festival pirouésien au coeur de l’été. Consigne de J. Jouet.
Je mâche la lumière
Le jour s’inscrit au ciel comme un murmure bleu
Je mâche la lumière
Ca me grandit, un peu
Ca me transperce aussi, ça s’enroule à mon cou
Les rayons sur nos peaux en partage ont bon goût
C’est comme un ouragan qui vient me chercher loin
Qui bouscule mes sens, colore les matins
Une présence infime jusqu’alors oubliée
Une élégance intime qui m’avait échappé
Une évidence ultime que je ne cherchais
Plus
Je lâche la lumière
La nuit s’ancre déjà sur la mer en miroir
Je lâche la lumière
Je n’ai pas peur du noir
Cher Frédéric
Festival pirouésien au coeur de l’été - polyglotte.
Mots au sens inconnu à utiliser dans l’ordre dans un texte sans contraintes : gripau, pad, carabistouilles, ganes, goesting, têtuette, totil, klootzak, dallage, avorriment, verveling, sauticot.
Cher Frédéric,
pardonne mon retard, j’ai été cloué au lit par un méchant gripau, un truc insupportable qui m’a mangé les jours et dévoré les nuits alors que j’arrivais à peine à grignoter des abricots secs que Rosalyne déposait à mon chevet quand je dormais. Je déteste cette monomanie qui me saisit quand la santé me lâche, l’envie frénétique et irrépressible de ne me nourrir que d’un seul aliment, de garder toujours le même goût au bord des papilles, jusqu’à s’en dégoûter - voilà, le goût des abricots secs sera toujours pour moi celui de l’épuisement lent, du corps ankylosé, des yeux qu’on peine à ouvrir.
Mon Frédéric, excuse la mélancolie, cette lettre est terriblement pad, peut-être même plate ; c’est à toi de me le dire. Toute ma vie, je n’ai pas su me plaindre, aujourd’hui, le vent a tourné, je ne suis pas certain de savoir faire autrement.
Je n’ai pas réussi à te le dire au téléphone - tu connais mon désamour pour cette machine empêcheuse de regards et d’étreintes, mais ils m’ont trouvé des carabistouilles au fond du ventre. Bien sûr, les médecins ont utilisé des mots savants, mais je les ai oubliés - je ne les avais pas compris, mais inconsciemment je savais quelque part ce qu’ils voulaient dire, miracle de l’esprit.
Paraît-il qu’il faut que je garde mon sang froid, sens propre et figuré. Qu’il ne me reste plus si longtemps à vivre. Quelques années. Je n’ai pas envie de compter, mais je n’y arrive pas. Alors je compte en jours, ça donne l’impression qu’il y en a plus. J’ai demandé à Rosalyne de descendre le boulier du grenier, je n’y avais pas touché depuis si longtemps. J’égrène les ganes, une histoire de temps compté pour rattraper le temps perdu.
*
Plus tard - j’ai dû interrompre ma lettre, c’était l’heure des médicaments, dis-goesting, complètement. Parfois je me renfrogne, je refuse soudainement de me plier au rituel des comprimés et des prises de sang, mais tu connais ta mère, elle est encore plus têtuette que toi, et elle est là, comme un métronome, entrant dans la chambre et ne me laissant pas le choix, et je me sais égoïste dans mes simagrées, je ne vivrais pas sans elle, mais je me laisse aller oubliant qu’elle pourrait avoir à vivre sans moi.
Frédéric, mon Frédéric, est-ce qu’un fils devrait avoir à lire ça, les désespoirs ténus de son père en fin de vie ? Je sais que je ne devrais pas et pourtant, il y a une force intérieure qui me pousse aux confidences que peut-être tu ne me pardonneras pas.
J’aimerais pourtant que tu te souviennes de moi dans mes beaux jours, quand on allait pêcher tous les deux le totil, même si en y repensant, je ne suis pas certain que tu aies apprécié ces journées, qu’elles t’aient apporté autant qu’à moi.
On n’imagine jamais les souvenirs que laisseront les événements au moment où on les vit, n’est-ce pas ?
Avec le boulier, Rosalyne a retrouvé un klootzak, ce genre de grand panier d’osier, de sac à clous, c’est le premier que j’ai fabriqué ; quand on le pose sur le sol, il tombe. Soixante ans après, les mains tremblantes, je recommence à faire des choses bancales.
Depuis des années, je tanne Rosalyne pour qu’on refasse le dallage de la cuisine. On s’accroche à des choses futiles à défaut d’être utile(s). Tu dois rire, cela ne sert à rien. Mais rien n’est jamais vain…
*
Le lendemain - Mon Frédéric, je relis cette lettre en diagonale et les mots que j’y trouve m’exaspèrent, où est passé mon orgueil, celui qui m’a fait avancer toute ma vie, celui auquel tu as tenu tête quand tu étais adolescent et qui te glace encore maintenant ?
Donne-moi de tes nouvelles, comment s’est passé l’avorriment à ton travail ? Rosalyne m’a dit que tu avais l’air fatigué, elle s’inquiète. Je suis trop appitoyé sur mon propre sort pour remarquer le mal-être de mon fils, m’en rendre compte m’a fait une grande claque - bam.
J’ai mal à la main, t’ai-je trop écrit ? pour ne rien dire… Une petite verveling me fera du bien.
Pardonne mes babillages de sauticot, malgré tout, j’espère t’embrasser bientôt.
"Nous écrivons parce que toutes les histoires doivent être racontées encore et encore et encore. Nous écrivons pour parler à notre passé et avec lui… Nous écrivons pour trouver la tendresse dans le quotidien. Nous écrivons à cause du plaisir extrême que nous ressentons à le faire. Nous écrivons pour qu’une lueur transperce les ténèbres. Nous écrivons pour créer un lieu qui n’a encore jamais existé."
-Colum MacCannl’apaisement
Dans mes mains, j’ai cherché.
J’épiais sur le sépia
les amants dénigrés,
relégués au grenier.
Entre mes mains, j’ai cherché.
Du rangement au dérangement,
il n’y a qu’un “dé”,
Un dé à lancer, un dire à penser
Un mur à dépasser.
Un droit de panser.
Sous mes mains, j’ai cherché
Quelle maison est ma maison
Une maison d’un peu partout
D’un peuple pourtant
Au pourtour de nos yeux
Je laisse, tu prends.
Sur mes mains, j’ai cherché
Une poigne de velours
Qu’on me soigne du coeur lourd
Qu’on panse ce qui me poigne
Qu’on gagne ce qui fait sens.
Dans mes mains, j’ai cherché
Je me suis dépouillée
de plus que la lumière
Je me suis débrouillée
pour trouver mes repères
Dans mes mains, j’ai cherché
Dépaysement sur pause
Dans mes mains, j’ai trouvé
peut-être pas ça,
mais autre chose.
"La poésie, c’est ce qu’on rêve, ce qu’on imagine, ce qu’on désire et ce qui arrive, souvent."
-Jacques Prévert"Je sais aussi qu’écrire c’est déborder. Etre une tasse d’eau chaude trop pleine. Déborder de l’infusion de l’espace, de la lumière, de l’environnement, des autres. Déborder de l’infusion de l’enfance aussi. La sienne. Celle d’où l’on vient. Toujours. Reste à ne pas se tromper. A ne pas avoir peur de se taire. Ne pas redouter le silence. Dans des grands gestes de mots et de phrases. Ne pas rajouter du bruit au bruit. Ecrire dans la lucidité d’un murmure. Retourner d’où l’on vient. Bâtir. Dans nos balbutiements. Construire. Maçonner des poèmes. Des histoires. Des enfants…"
-“Autoportrait”, in Nos cheveux blanchiront avec nos yeux, Thomas Vinau.*
last days of May
struggling to stay
reason to leave:
eyes in my sleeve
the next morning
just hear you sing
hear me whisper
write you later.
last days of June
tears to the Moon
reason to stay:
your eyes are grey
the next evening
just hear me sing
hear you whisper
write me later.
last days of us
i missed the bus
reason to be:
not so easy
what will next spring
look like? nothing.
hear time whisper
“there’s no later”.
"Naïfs, on l’est : croire d’avance au miracle, c’est le meilleur moyen qu’il advienne."
-Apprendre l’invention, François Bon."C’est vrai que j’écris toujours la même chose. Et je crois qu’être un écrivain, c’est écrire toujours la même chose. Je ne voudrais pas me vanter en prenant des exemples trop grands, mais Mauriac ne peut écrire que du Mauriac. Flaubert ne peut écrire que du Flaubert. Et moi, je ne peux écrire que du d’Ormesson, je peux pas écrire autre chose. Et on me dit souvent : “Ah, vous qui écrivez si facilement, faites-nous donc ci ou ça […]”. Ça ne se commande pas. Et peut-être qu’un des rares mérites que je me reconnais - peut-être je m’en reconnais un ou deux - le premier, […] c’est d’avoir vieilli sans amertume. J’ai gardé une espèce de gaieté qui se mêle peut-être à la nostalgie. Et le deuxième mérite, c’est de ne pas écrire selon des modes. J’écris ce que j’ai à écrire. Et alors, forcément, quelques fois je me répète. Je préfère me répéter que de me contredire."
-Jean d’Ormessonj’écris dans le vacarme
Je n’écris plus au stylo, j’écris dans le vacarme
J’ai épuisé les mots, j’ai fatigué les larmes
Ma vie, bal de baluchons, voilà que je cavale
J’ai juste un idéal, j’attends mon propre aval
Je pique, je plaque, mais je garde l’éthique
Je nous souhaite des horizons pour nos chagrins
L’insolence entêtée, et cet esprit d’équipe
Et ces secondes que j’offre à qui veut, pour demain
Enfin dans la lumière,
J’écris avec ma peau, j’écris avec mes armes
J’ai inventé des mots, j’ai déposé mes larmes
Depuis, je ris sans peur, depuis, je crie sincère
Et les vallons m’avalent, cette folle équipée,
J’ai juste un idéal, je peux vous l’expliquer.
(atelier dans une classe-relais de collège, à partir d’un texte d’Yves Béal)
